Patricia Kell

de Sherif Awad

Patricia Kell

-Je suis née dans une famille où l’art n’était pas la préoccupation première et je n’ai pas été élevée dans la connaissance des arts. Or dès mes premiers Noëls ou anniversaires je ne demandais que des déguisements et des petits théâtres d’enfants. D’où ça vient ? Je ne sais pas, peut-être le besoin du regard des autres et pas seulement celui de mes parents assez sévères pour une fille unique. Peut-être déjà inconsciemment le besoin de me départir d’une éducation traditionnelle. Dès 6 ans j’ai commencé la danse classique et ce fût une révélation jusqu’à l’entrée à l’Opéra de Paris qui n’aura pas duré suite à un déménagement hors de Paris et mes parents qui n’y croyaient pas trop. Ce fut très douloureux et je ne suis jamais remontée sur une scène avant de découvrir le théâtre beaucoup plus tard. En revanche à l’adolescence je passais mon temps à me faire remarquer en cours. Soit je faisais le clown pour faire rire mes camarades, soit j’avais une répartie toujours assez aigüe bref toujours indisciplinée.

J’ai toujours senti qu’il me manquait quelque chose d’essentiel et ma recherche a commencé avec les voyages. Mais avant, à la fin de mes études ma première activité professionnelle se passe dans une galerie d’art et me laissera un merveilleux souvenir certainement pas étranger à ce qui suivra plus tard. Puis je suis partie, seule sur un coup de tête sur un voilier sur le point de larguer les amarres pour traverser l’Atlantique avec un grand skipper de voilier… Navigation, quarts de nuit, tempêtes, et magie de l’océan c’est un voyage initiatique qui commence entre ciel et mer, souvent démontée, pour enfin débarquer sous les tropiques. Arrivée aux Caraïbes je travaille comme marin et navigue dans tout l’archipel du Nord au Sud. Dans ce Paradis, s’invite l’Enfer à deux reprises, la première fois lors d’un naufrage qui durera 24 heures seule à la dérive en pleine mer des Caraïbes à bord d’un petit zodiaque sans eau ni nourriture et ni portable bien sûr… je m’en sortirais récupérée miraculeusement par un chalutier guyanais. La deuxième fois lorsque je suis arrêtée par la Guardia Civil pendant les émeutes de 1989 au Venezuela après avoir passé trois mois sur un archipel d’îles désertes. Certes des années initiatiques qui changeront mon regard sur le monde mais pourtant il manquait toujours quelque chose… Et c’est à mon retour en France quelques années plus tard en rencontrant par hasard un professeur de théâtre que j’ai trouvé ce qu’il me manquait.

-Sans imaginer qu’un jour je ferai partie de ce milieu j’ai commencé à être intéressée par les arts grâce à la danse, puis au cinéma j’ai très tôt aimé des acteurs et actrices qui m’ont fait rêver. Mes modèles ? En danse, Pina Baush et Claude Bessy. Au cinéma l’actrice qui m’a le plus marqué fut Annie Girardot capable d’être aussi bouleversante que drôle. Et bien sûr les grandes actrices américaines comme Faye Dunaway, Meryl Streep ou encore l’immense Gena Rowlands. Durant mon adolescence chez les acteurs je trouvais Clint Eastwood, Al Pacino, Robert Redford ou encore Vittorio Gassman ou Marcello Mastroianni hypnotisants puis j’ai découvert l’immense profondeur et intelligence de Charlie Chaplin. 

Patricia Kell avec Nick Nolte


-Je ne sais pas s’il existe des « études ou un apprentissage » « pour devenir artiste »  il y a sûrement une prédisposition, un don, un besoin de s’exprimer à travers une expression artistique et c’est là que les études et l’apprentissage ne doivent pas être négligés. À chacun son chemin. En ce qui me concerne, en tant qu’actrice, j’ai eu la chance de commencer avec des grands professeurs et metteurs en scène, français pour certains, d’origine slaves pour d’autres  ou encore anglais (Royal Shakespeare Company). Ils m’ont beaucoup appris sur la construction d’un personnage. C’est un peu comme un travail de sculpteur, on part d’une matière première qui est soi-même puis on construit peu à peu son personnage jusqu’à devenir l’autre…

-Aujourd’hui atteindre la célébrité dans le monde entier, comme vous me le demandez, non n’est pas aussi important que ça aurait pu l’être au tout début quand on commence et quand on a des étoiles plein les yeux. Heureusement vieillir sert aussi à être moins frustrée et à comprendre que ce n’est pas très important de ne pas être une star. L’essentiel est de pouvoir travailler, avoir certes une notoriété permet de faire des choix plus agréables mais la célébrité dans le monde entier présente des revers de médailles dangereux…

-S’il y a des défis liés au genre auquel on peut être confrontés dans la profession ? Oui certainement. En tant que femme dans un milieu gouverné par les hommes c’est effectivement loin d’être simple, et être confrontée à certains décideurs qui se servent de leur pouvoir à des fins pas très catholiques n’est un secret pour personne. En ce qui me concerne j’ai parfois dû batailler et en restant très intègre à ce niveau là j’ai forcément perdu des contrats mais pour moi c’était moins grave que de me sentir salie. Et puis j’ai travaillé avec des gens, et notamment des hommes talentueux et formidables. 

-La situation des arts à l’heure actuelle (2020) est assez catastrophique. Nous sommes en pleine pandémie et le secteur des arts souffre énormément des décisions prises dans l’urgence. Certes il va falloir se réinventer, trouver un nouveau souffle et surtout ne pas laisser sur le carreau ce qui nous fait réfléchir, sourire, qui nous aide à comprendre, à avancer… J’ose espérer que nous nous en relèverons ! 


 

-J’aborde les travaux qui me sont proposés toujours avec beaucoup de joie. Quand on me propose un rôle, je m’intéresse évidemment au personnage puis au scénario ou à l’histoire de la pièce. La relation avec le (ou la) metteur en scène est primordiale. Pour le film américain de Neil Jordan sur lequel j’ai travaillé avec Nick Nolte j’avais travaillé en amont avec un coach. Lorsque je dois faire un casting, je le prends aujourd’hui avec beaucoup plus de recul c’est à dire en m’amusant, en ayant envie de proposer et surtout sans stresser comme c’était le cas plus jeune où je pouvais parfois avoir l’impression de jouer toute ma vie sur un casting, là encore vieillir est un atout.

-Je ne parlerai pas aujourd’hui de mes projets cinématographiques ou théâtraux, tout est beaucoup trop fragile et risque d’être reporté ou annulé. Je m’en tiendrai à ce que j’ai développé artistiquement actuellement, c’est-à-dire ma création de tableaux « Les mots de tête de Dolly Krane » une création de cartes vintage encadrées, qui me permettent d’exprimer une pensée, un point de vue sur le monde de façon parfois décalée, absurde ou humoristique ou profonde ou plus légère à une époque où l’on ne reçoit plus ni n’envoie plus de cartes postales. Mais jamais je n’abandonnerai mon métier d’actrice, il m’est essentiel !

www.dollykrane.com

https://www.imdb.com/name/nm1249830/